Ce que la guerre peut enseigner sur l’argent, la liberté et la résilience
- Dec 30, 2025
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Dans la vie de tous les jours, nous croisons des gens aux parcours variés. Certains ont vécu des événements marquants au cours de leur vie, comme la guerre. Après un bouleversement d'une telle ampleur, une personne peut tout perdre : sa maison, son travail, ses biens, ses amis, sa liberté.
L’histoire que je vous partage dans cet article est celle d’une personne dont la vie s’est effondrée à la suite de la guerre du Vietnam. Cette personne, vous la croisez à l’épicerie, au restaurant, au magasin, dans un parc, durant vos marches… C’est une personne qui s’est battue toute sa vie pour offrir une vie meilleure à ses enfants.
Appelons la Diane.
Après avoir fui son pays, Diane vécut dans un camp de réfugiés pendant près de 2 ans, sans savoir ce que l’avenir lui réservait. Puis, à un moment où il y avait peu d’espoir, le Canada lui a ouvert ses portes. C’est ici qu’elle a dû recommencer à zéro, dans un pays inconnu, sans argent et sans réseau. La vie d’après-guerre de Diane est bien plus qu’une histoire d’exil. C’est une leçon de résilience financière et humaine, mais également de détermination.
L’histoire de Diane est celle d’une personne qui peut nous enseigner à vivre simplement selon nos moyens et à apprécier les petites choses de la vie avec notre famille et nos proches. Selon moi, ce sont là les principes du frugalisme que l’on oublie trop souvent dans notre société de surconsommation et d’endettement (lire l'article: Rat race vs frugalisme).
Comment peut-on reconstruire une vie après avoir tout perdu? Comment redonner un sens à l’argent, au travail et à la liberté après avoir tout vu disparaître? Ce sont là les questions que Diane a dû faire face. Elle ne s'est jamais acharnée sur son sort. C'était sa réalité et il fallait trouver des solutions.
Son pays et la guerre
Diane se souvient du Vietnam du Sud comme d’un endroit où il faisait bon de vivre. Elle n’avait jamais envisagé de quitter son pays qu’elle adorait tant. Sans la guerre, elle ne serait jamais partie.
Héritage de l’époque coloniale française, le Vietnam du Sud comptait plusieurs institutions, écoles et influences culturelles françaises. Diane a d’ailleurs étudié au Lycée français Marie-Curie, où elle a appris le français. Contrairement au Nord, le Vietnam du Sud avait une forte présence occidentale. Diane habitait à Saigon, la capitale du Sud, une ville dynamique et moderne. Le niveau de vie y était élevé et on y retrouvait des infrastructures comparables à celles de l’Occident, tel que des centres d’achat, un opéra, des hôtels et donc une fréquentation constante de touristes étrangers.
D’ailleurs, Diane travaillait au bureau du tourisme, situé à l’hôtel Majestic, un bâtiment emblématique qui a d’ailleurs célébré ses 100 ans en 2025. Elle menait une vie paisible, installée dans une maison confortable, loin de l’idée que cette stabilité pouvait basculer du jour au lendemain.
Pendant longtemps, Diane ne ressentait pas la présence de la guerre du Vietnam ni les tensions avec le Nord, issues de la division du pays au 17ème parallèle. La ligne de démarcation semblait lointaine. Ce n’est qu’en mars et avril 1975, alors que le Sud amorçait une défaite inévitable, qu’elle commençait à entendre et voir les premières roquettes traverser le ciel. La guerre se rapprochait dangereusement.
Le 30 avril 1975 marqua un tournant pour les Vietnamiens du Sud. Saigon, la capitale du Sud, tomba aux mains des communistes du Nord et des Viet Cong. Le chaos avait envahi la ville. Malgré tout, Diane se réveilla ce matin-là et se rendit au travail à vélo, comme à l’habitude. Cependant, sur sa route, la réalité de la guerre la rattrapa. Elle voyait des corps gisants un peu partout, d’abord près de la cathédrale et puis près du palais présidentiel. Elle se souvient avoir fermé les yeux pour ne pas voir ces atrocités, mais la peur l’avait déjà envahie. Elle poursuivit son chemin sans s’arrêter.
À son arrivée, son lieu de travail était déjà sous contrôle des Viet Cong, qui l’obligèrent à abandonner ses vêtements pour endosser des habits noirs de paysanne, symbole de l’idéologie communiste. Ce jour-là marqua la fin de sa vie paisible au Vietnam. Une page se referma brutalement, laissant place à l’incertitude, la peur et l’inconnu.
Tout perdre
La chute de Saigon fut un moment charnière pour des milliers de Vietnamiens du Sud. La vie telle qu’ils l’avaient connue bascula en un instant. Pour Diane, c’est à partir de ce jour que tout changea radicalement. Dès sa première interaction avec les Viet Cong sur son lieu de travail, elle sentit qu’une partie de sa liberté venait de disparaître. Une peur constante s’installa. La liberté d’expression était désormais réprimée. Il devenait risqué de parler, de questionner ou même de partager une opinion différente. Diane vivait avec la crainte d’être dénoncée aux autorités communistes par un voisin, un collègue ou une connaissance. La méfiance s’était installée dans les relations entre les gens.
Elle fut contrainte d’assister à des réunions qu’elle décrit comme de la propagande communiste, où les gens étaient forcés de chanter des hymnes à la gloire du régime. Ne pas s’y présenter signifiait tout simplement de perdre son emploi. Selon Diane, la perte de la liberté d’expression était encore plus douloureuse que les pertes matérielles. Un sentiment de tristesse, de haine et d’injustice l’envahit.
Au niveau matériel, les pertes furent tout aussi brutales que soudaines. Son compte bancaire fut confisqué et elle perdit, du jour au lendemain, l’ensemble de ses économies. Son grand-père, qui occupait un poste de cadre au sein du gouvernement, fut destitué et remplacé par un fidèle du régime communiste. Puis la perte de la maison survint. Quelques jours plus tôt, la police communiste avait annoncé que la maison serait confisquée, mais comme ses voisins, elle refusa de croire que cela se produirait réellement. Pourtant, un matin à 5 h, la police communiste se présenta à sa porte. On lui donna très peu de temps pour rassembler ses effets personnels avant de prendre possession de la maison au nom du régime. Diane se retrouva soudainement sans domicile, obligée d’aller vivre chez une amie, l’une des rares à être restée au Vietnam alors que tant avaient fui. Malgré tout, Diane demeura fidèle à son poste à l’hôtel Majestic pendant 7 ans, dans un système qu’elle décrit comme corrompu. Son salaire était faible et la monnaie avait perdu sa valeur.
Pendant longtemps, elle pensa quitter le pays, mais la peur l’en empêcha. Fuir le Vietnam comportait des risques importants. Elle admet ne pas avoir eu, à l’époque, le courage nécessaire pour tenter le coup.
Survivre avec presque rien
Vivre pendant des années dans un Vietnam devenu méconnaissable et contraire à ses valeurs devint insoutenable pour Diane.
Finalement, en 1984, elle tenta pour la première fois de fuir le pays. Arrêtée par la police communiste alors qu’elle attendait sur une plage, elle fut emprisonnée pendant 2 mois. Trois ans plus tard, en 1987, elle fit une deuxième tentative, cette fois, elle réussit, mais non sans risques. En effet, son périple la conduisit à travers la jungle, où elle marcha durant la nuit avant d’embarquer sur un bateau en direction de la Thaïlande. Cachée au niveau inférieur de l’embarcation, dans un espace étroit avec ses deux enfants, elle était entourée d’une odeur intense d’huile et d’urine. Chaque moment passé à bord rappelait cruellement les dangers d’un tel voyage. Comme elle l’avait longtemps craint, le voyage n’était pas sans danger. En mer, le bateau fut arraisonné par des pirates. Par instinct de survie, Diane s’enduisit le visage d’huile pour se rendre moins attrayante et réduire le risque d’être agressée sexuellement. Heureusement, les pirates prirent la fuite lorsqu’ils aperçurent des garde-côtes thaïlandais. Ces derniers prirent en charge l’embarcation et ses occupants. À son arrivée, sur une plage près de la frontière cambodgienne, Diane se précipita vers un officier thaïlandais pour demander de l’aide, encore hantée par la peur d’être victime de sévices sexuels. Cette peur ne la quitta pas du début à la fin de son périple.
Elle fut ensuite transférée dans un camp de réfugiés en Thaïlande, où se trouvaient déjà de nombreux réfugiés Vietnamiens. Là-bas, un nouveau chapitre de sa vie s’ouvrit, elle y passera près de 2 ans, entre incertitude et espoir.
Dans le camp de réfugiés, j’aurais aimé vous décrire un milieu empreint de solidarité, presque digne d’un scénario de film où chacun veille sur l’autre, mais la réalité en était tout autre. C’était chacun pour soi, les gens ne cherchaient qu’à survivre.
Le quotidien des réfugiés était marqué par l’incertitude, de la privation et d’une promiscuité éprouvante. Les installations étaient rudimentaires : des tentes qui offraient peu d’intimité et qui étaient minuscules. Bien loin du confort que Diane avait jadis connu dans sa maison. Elle dormait à même le sol, sur la terre battue, et devait partager des toilettes communes. La nourriture, elle, se résumait à quelques portions de riz, quelques cuillères de sel et sucre par semaine, et très peu de viande.
Pourtant, malgré les difficultés, Diane refusait de se résigner, déterminée à s’en sortir, elle mettait à profit sa maîtrise de l’anglais et du français. Elle travaillait 8 heures par jour, 5 jours par semaine, comme interprète pour des organisations humanitaires. Ce travail lui permettait non seulement de recevoir quelques biens essentiels, tel que du dentifrice et des portions supplémentaires de nourriture, mais aussi d’entrer en contact avec des personnes susceptibles de l’aider à changer son avenir et celle de sa famille.
L’arrivée au Canada – repartir à zéro financièrement
Un jour, dans son rôle de traductrice, le chemin de Diane croisa celui d'une représentante du gouvernement du Canada dans le camp de réfugiés. Un mois plus tard, Diane montait à bord d'un avion, en compagnie de ses quatre enfants, dont deux étaient nés dans le camp, en direction du Canada.
Sa première impression du Canada fut celle d'un pays d'abondance, où il semblait possible de gagner sa vie plus facilement que dans le camps de réfugiés ou sous le régime communiste. Elle avait le sentiment de retrouver sa liberté et de ne plus craindre d'être arrêtée pour avoir exprimé une opinion différente de celle des autres.
Sur le plan financier, les débuts de Diane au Canada furent particulièrement difficiles. Elle arriva avec très peu de ressources, après avoir tout perdu au Vietnam et vécu près de deux ans dans un camp de réfugiés. Dans ce contexte, chaque dollar comptait. Chaque dépense était analysée avec soin, qu’il s’agisse du logement, de la nourriture ou des vêtements pour ses enfants. Il n’y avait aucune place pour l’improvisation ni pour les dépenses superflues (lire l'article: Budget: Le 50/30/20). Ayant appris à survivre avec presque rien, elle comprit rapidement que la discipline financière serait la clé de sa stabilité.
Heureusement, durant cette période, elle bénéficia de la générosité de son pays d'accueil, par l'entremise du soutien d’organismes communautaires qui l’aidèrent à se loger et à s’orienter financièrement. Pendant longtemps, ses enfants portèrent des vêtements usagés, non par choix, mais par nécessité. Cette période lui apprit que la valeur de l’argent ne résidait pas dans ce qu’il permettait de montrer, mais dans ce qu’il permettait d’assurer, qui était un toit, de la nourriture et un minimum de sécurité. La famille vivait modestement, mais elle ne manquait pas de nourriture.
Diane occupa ensuite plusieurs petits emplois qui lui permettaient de couvrir les besoins de base. Il n’y avait aucune dépense pour les choses non essentielles, aucun luxe, mais également aucune épargne possible. Malgré cette précarité, elle envoya régulièrement de l’argent à sa mère, ce qui démontre l'importance qu'elle apporta au bien-être d'autrui. Même dans un contexte de rareté, elle conserva un sens aigu des responsabilités et de la solidarité.
Parmi ses emplois, Diane travailla auprès de nouveaux arrivants pour les aider dans leurs démarches administratives et soutint, entre autres, des victimes de violence, en collaboration avec une travailleuse sociale du CLSC. Forte de cette expérience, elle entreprit des études universitaires en travail social, voyant dans l’éducation un levier pour améliorer durablement sa situation financière. Toutefois, la réalité économique la rattrapa et elle dut abandonner ses études afin de subvenir aux besoins de ses quatre enfants.
Elle retourna alors à des emplois physiquement exigeants, cumulant de longues heures tôt le matin et tard le soir, notamment en restauration et en entretien ménager. Même malade, elle se présentait au travail, consciente qu’une absence pouvait compromettre sa stabilité financière ou une perte d'emploi. Pour elle, le travail n’était pas une source d’épanouissement, mais un moyen de survie et de protection pour sa famille.
Avec le recul, son plus grand regret demeure de ne pas avoir pu terminer ses études universitaires (lire la section REEE de l'article: Comprendre le CELI, REER, REEE et CELIAPP), qui lui auraient offert de meilleures perspectives professionnelles et une sécurité financière accrue. Toutefois, son parcours illustre une forme de résilience financière rarement mise de l’avant, celle de faire beaucoup avec très peu, de prioriser l’essentiel et de persévérance, même lorsque les conditions ne permettent ni confort ni accumulation.
Son héritage
Dans la vie, dans toutes choses négatives, il y a du positif, il ne faut que les voir. Parfois, cela peut prendre du temps, mais nous finissons par apprendre de ces événements.
Diane a fui son Vietnam avec ses deux garçons et a donné naissance à des jumeaux dans le camp de réfugiés. Elle a élevé quatre garçons seule comme bien des mères monoparentales. La famille ne vivait pas dans la richesse matérielle, bien au contraire, mais rien n’a empêché Diane de se sacrificier afin que ses enfants atteignent leurs objectifs.
Aujourd’hui, ses quatre garçons travaillent tous dans des domaines de service à la population. Ainsi, ils redonnent à leur façon au pays qui les a accueillis à un moment où personne ne croyait en eux. Diane a maintenant plusieurs petits-enfants, tous nés dans le confort du Canada.
L’histoire de Diane, si vous ne l’aviez pas deviné, est celle de ma maman.
Sans ses sacrifices, vous ne seriez pas entrain de lire cet article, car je n’aurais jamais eu l’opportunité de la rédiger. Elle a donné toute sa vie et s’est consacré entièrement à ses enfants, que ce soit en temps, énergie, mais également en abandonnant ses études universitaires pour pouvoir subvenir aux besoins de ses quatre enfants. Malgré tous les défis vécus, elle ne les jamais abandonné.
En conclusion, sur le plan financier et dans l'optique de l'indépendance financière, il est évident que tout le monde ne part pas du même point de départ. Toutefois, prendre conscience du parcours et des épreuves vécues par d'autres permet de remettre nos priorités en perspective. On réalise alors à quel point la surconsommation dépasse largement les simples besoins essentiels et peut entraîner dans une spirale d'endettement dont il est difficile de sortir, compromettant ainsi l'atteinte de l'indépendance financière.
L'indépendance financière ne réside pas dans l'accumulation, mais dans la capacité de vivre avec intention, en alignant nos choix financiers avec ce qui compte réellement, notre famille et nos proches, et non pour projeter une image ou répondre au regard des autres.



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